RICHARD BRAUTIGAN

Par Philippe Sarr

« Ok pour une impro sur Brautigan. Laisse-moi juste le temps d’alunir. La mer de tranquillité est encore bien loin. Mais j’ai une bonne trottinette ».
C’est par ces mots sybillins dont on pourrait penser qu’ils sont sortis de ma tête un soir de beuverie que j’ai répondu à David Laurençon, le taulier d’amuse-bec.com, une revue classe et délicate. Je m’étais fendu d’un texte bizarre : Improvisation, où il était question de ronds de fumées (vous voyez le lien ?) Un texte que j’avais cru bon d’envoyer à David. Sa réponse fut rapide et sans appel: « Non. Je ne veux pas de ce texte. Écris-moi plutôt quelque chose sur Brautigan. D’accord ? »


– Je voudrais que vous voliez un corps à la morgue.
– Pas de problème, dis-je. Si vous y mettez le prix, je vous dépose le corps d’Abraham Lincoln demain devant votre porte avec le journal du matin.

Un Privé à Babylone
Brautigan
RICHARD BRAUTIGAN

À vrai dire, Brautigan, c’est un peu ? beaucoup ? passionnément ? À la folie l’écrivain que j’aurais voulu être. Pour tout un tas de raisons, certaines futiles en soi, une dégaine, une tronche, entre autres folies du même genre. Pour moi,  Brautigan c’était donc ce « drôle de monstre », un monstre de douceur et de tendresse, une sorte d’immense escogriffe à la moustache rhizomatique, que l’on pouvait croiser au coin d’une rue en rendant visite à son caviste. Lire Brautigan, c’était enchaîner poèmes romans épiques, il y a chez lui un certain goût pour les pics, pour les grandes embrassades spatio-temporelles, comme on s’enfile des verres de tequila. Et l’effet pouvait être immédiat, il n’en fallait pas davantage pour que je me retrouve arpentant quelque endroit perdu au fin fond du Larzac coiffé d’un sombrero. Trêve de plaisanterie, chez Brautigan, chaque mot, chaque phrase est un évènement en soi.  Donne à voir, révèle, ainsi qu’on le dirait d’un texte sacré, ce que d’aucun a toujours pressenti sans avoir pu pour autant le rendre audible, visible ou présent. Tout l’art de Brautigan se situerait donc là. Dans ces fulgurances, dans cette puissante capacité, par la seule force de l’écriture, à ouvrir des portes « babyloniennes », à baliser de nouveaux chemins, à  frayer un passage dans des univers où la grâce le dispute au baroque. Où il ne s’agit plus d’osciller entre différents niveaux de réalité, mais d’entrer de plain pied dans un (nouveau ?) monde absolument singulier qui les intègre tous. De ce point de vue, l’auteur de L’avortement aura donc créé un multiunivers. Une oeuvre hautement diversifiée. Tout comme il aura été l’inventeur, peut-être malgré lui, d’un style, d’une écriture totalement libre et affranchie déboussolant son lecteur, le brusquant dans ses croyances et ses valeurs, ses habitudes y compris éditoriales… (voir cette librairie, insensée, regroupant dans un parfait anonymat tous les manuscrits refusés de la planète !) Il est là le « miracle Brautigan ». Multiplier, en un tour de main, les images et les situations les plus folles, les plus surprenantes. Le tout avec une certaine désinvolture (Pourquoi les poètes inconnus restent inconnus, titre d’un recueil de poésie) et via une écriture bien maîtrisée, mais loin d’être barbante. Une écriture qui dépote, au propre comme au figuré, déchire, secoue et rafraîchit tout à la fois. Brautigan est d’un autre temps. Brautigan c’est « Tenet » bien avant l’heure. De ce corps dégingandé, on ne découvre l’ombre qu’après coup. Celle d’un authentique « clochard céleste ». D’un mutant littérairement modifié.

Aucune lourdeur d’aucune sorte chez lui. Un côté cool, « sans crispation ». Malgré les freins et les obstacles d’une vie toute en nuances, foyer de détachement et de turbulences où le feu couve sous la glace. Son nom y est-il peut-être pour quelque chose, un patronyme si agréable à entendre et à prononcer. Brautigan, un nom de poète et d’écrivain. L’un de ceux, indispensables, que tu prends plaisir à lire, de jour comme de nuit. De ceux dont la petite musique, si spéciale, blues des temps modernes, t’accompagne partout où tu es… Débite de drôles de rêves tout en te maintenant éveillé. Donc en vie.

Brautigan n’a probablement pas eu la vie d’écrivain qu’il aurait mérité. Brautigan occupe une place bien à part dans le cercle des clochards célestes disparus. Une question de tempérament, peut-être, qui l’aurait conduit à se donner la mort (idée avancée par Jim Harrison) dans un ranch du Montana, précisément là où une jeune femme avait tiré sa révérence quelques temps plus tôt… Ou de profond ennui dans un monde bien trop étroit pour le poète qu’il fut…

Voici le lien renvoyant à la « Brautigan library » : > The brautigan library
La librairie des manuscrits refusés. On la retrouve dans L’avortement. Les « livres » y sont classés selon le mayonnaise system, toutes les oeuvres y étant parfaitement mélangées, poésie, fictions, essais. Pas de noms d’auteurs ni de titres de livres. Juste le texte. Le texte pour lui seul…

Philippe Sarr

Brautigan
Richard Brautigan

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