THIERRY POYET


“IL FAUT TUER WOLFGANG MÜLLER”
Roman. Éditions Ramsay, 2022

Date de parution : 22/03/2022
Éditeur : Ramsay
EAN : 9782812203336
Broché 288 pages – 19€
Policier / thriller


« LES RIDEAUX INCONNUS DU REMORDS »

Appréciation, par Thierry Girandon

QUAND QUELQU’UN, voulant me parler d’un livre, commence à m’en raconter l’histoire, je lui demande de se taire et de plutôt me dire quelque chose du style ou de la forme. Ou alors de me résumer l’Astrée d’Honoré d’Urfé.
– Résume-moi Madame Bovary, plutôt.
– L’histoire d’une femme qui s’ennuie et qui lit trop de romans-photos et…
– Un peu comme Don Quichotte, alors ?
– No ! Il ne trompe pas Sancho, si ?

À priori, le roman de Thierry Poyet, n’avait, pour moi, rien d’alléchant, rapport à la quatrième de couverture. Un sujet sur la Seconde Guerre Mondiale, les nazis, la vengeance, etc. Mais mes réticences tombèrent très vite quand je lus que l’assassin était un vieil homme et, surtout, que le principe de résilience était malmené. Je fuis comme la peste et le choléra ces termes de résilience ou de bienveillance. J’ai alors peur d’un joli livre, ou d’une fadaise sur le développement personnel : autruchisme et méthode Coué. Mais Thierry Poyet, outre qu’il soit un pays, est un brillant universitaire, spécialiste de la littérature française du XIXème siècle, principalement de Flaubert et de quelques autres écrivains, moins connus. Il faut des chercheurs comme lui pour réécrire l’histoire de la littérature française et remettre à la lumière de nombreux talents à l’ombre des célébrités officielles. La liste est longue, déborde sur le XXème, pourrait finalement s’arrêter sur un pauvre type comme moi. À noter, dans cette entreprise, les efforts salutaires de maisons d’édition comme l’Arbre Vengeur ou les Éditions du 26 octobre.

Revenons à Il Faut tuer Wolfgang Müller, le roman de Thierry Poyet, son troisième, s’il vous plaît. Il m’a passionné de bout en bout. Il y a quelque chose de polardeux dans le titre, d’autant plus que le livre commence par un meurtre, un meurtre peu banal : un octogénaire tue un plus vieux que lui dans un Ehpad. La notion de thriller est déjà battue en brèche, béquilles et chaise percée étant au thriller ce qu’une machine à coudre et un parapluie sont à la poésie. Pourtant, un véritable suspense se déploie doucement, un suspense qui a à voir avec la mort, le passé, la culpabilité, etc. Bref, un suspens métaphysique, un suspens à la Fritz Lang.

Poyet écrit comme un joueur étalerait ses cartes lors d’une patience, avec lenteur et concentration, avec sérieux. Ne s’agit-il pas alors, d’ordonner le désordre ? Le jeu de cartes que l’écrivain utilise n’a, à première vue, que trois couleurs. Les trois personnages principaux en représentant chacun une : le vieil assassin, le vieux assassiné, la journaliste. La couleur manquante n’est que le temps. Et où l’on s’aperçoit que le temps complexifie drôlement la vie, la complexifie souvent avec tragique. Les cartes du jeu dissimulent l’ouverture d’un puits profond et, au fond, l’eau est glacée quand elle n’est pas trouble.

C’est un roman retors, inconfortable pour le lecteur. L’assassin a un passé tragique, sa mère et ses deux sœurs ont été déportées alors qu’il n’était qu’un enfant. L’Allemand est resté en France après la guerre, a travaillé à l’usine, a enseigné l’allemand, a lu Mallarmé. La journaliste, Julienne Bancel (quel beau nom), est la petite-fille de l’assassin. Elle est idéaliste. Elle est intuitive, aussi. L’Allemand est bientôt pris en étau par les deux autres personnages qui n’ont que l’intuition de sa culpabilité. Le lecteur, grâce au talent de Thierry Poyet, contrairement aux personnages, à toutes les pièces du dossier. C’est ainsi que fonctionne le suspense Hitchcockien, lorsque les spectateurs en savent plus que les protagonistes qui s’agitent sur l’écran. Ce résumé lacunaire s’efforce naturellement d’en dévoiler le moins possible. Au lecteur, donc, de se prononcer sur la culpabilité ou pas de chacun des acteurs de ce drame

Thierry Poyet bêche la terre du temps. Il bûche la force tranquille de son style qui ne se relâche jamais, patient, une manière de ligne claire qui permet un traitement égalitaire à chacun, au quotidien de chacun. C’est une forme de distanciation qui laisse un espace généreux à l’intelligence du lecteur et, partant, à ses émotions. Notre marbre (le même marbre qu’une pierre tombale) ne peut pas ne pas se fissurer quand la morale, le poids des remords et de l’oubli impossible, la notion du devoir et de la vérité, quand tout cela se mêle et amplifie le simple mais merveilleux plaisir de la lecture. Les hommes, de chair ou de papier, n’existant que par rapport au regard que les autres portent sur eux.

Je me propose maintenant de lire Ce que Camus ne m’a pas appris, le deuxième livre de Thierry Poyet. Je lirai ensuite La Petite Stéphanoise, son premier roman. J’ai moi aussi, le droit, d’un voyage à rebours, à rebours dans la bibliographie de Thierry Poyet.
Thierry Girandon

“Les rideaux inconnus du remords”, est un vers de Mallarmé (note de T.G)


Poyet
Thierry Poyet

Thierry Girandon, romancier et nouvelliste, auteur des chroniques “David Prowse” et “Michel Houellebecq : Anéantir”
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