HÉROS
Il faut bien saisir le sens du mot héros ; Shane MacGowan est un homme exceptionnel.
Ami inconnu, poète.

Il a fallu remplacer in extremis cette photo ; celle de Shane enfant, plutôt que Shane un verre de vin à la main. Télépsychie : au moment même où je termine cet article, je reçois un msg de M.L, qui m’envoie cette photo-là et qui ne pouvait pas savoir que j’étais précisément en train d’écrire un truc sur MacGowan – et il m’est d’avis qu’elle ne se réjouisse pas des masses de mon admiration pour ce grand poète pas si punk que ça : d’accord, j’écoute les Pogues, ça me donne soif, et M.L n’apprécie pas beaucoup mes soifs.
Alors voilà : il l’aime depuis longtemps, depuis toujours. Il a pleuré pour ses problèmes ; ses petits travers l’ont fait sourire. Puis va la vie, et les amis qu’ils ont vu grandir, mourir. Certains vont au Paradis, d’autres vont en Enfer.
We watched our friends grow up together
Shane MacGowan, « A Rainy night in soho »
And we saw them as they fell
Some of them fell into Heaven
Some of them fell into Hell
Lu la semaine dernière la magnifique biographie de Shane MacGowan par son ami Richard Balls. Lors d’un concert, interprétant « A Rainy Night » en duo avec je ne sais plus qui et je m’en excuse, je ne prends jamais de notes et je n’ai pas la mémoire des noms, Shane désigne son amie d’un geste de la main : pour elle ce sera le Paradis ; il se désigne, d’un même geste, comme celui qui tombera en enfer. Sans frime. C’est dire beaucoup, c’est exprimer beaucoup, c’est être absolument conscient de l’enchaînement des causes. C’est de l’intelligence et de la sensibilité et de la sincérité grandeur nature.
D’une manière générale et définitive, ce livre de R. Balls remet toutes les pendules à l’heure. Vraiment. (Merci à Remi Boiteux pour sa traduction et aux éditions de la Table Ronde pour l’édition française – malgré un titre en français un peu foireux « Le légendaire chanteur des Pogues » / tandis que le titre original est : A FURIOUS DEVOTION).
Les pendules à l’heure, c’est-à-dire & grosso modo : pas de caricature du junky-punk-alcoolique, pas de justification, pas de glorification mais : l’histoire d’un enfant intelligent et doué et curieux, devenant un sale gosse ado comme seuls les ados savent faire – faire chier le monde – devenant un jeune homme devenant une star devenant…
Star ?
Doux Jésus… Ecouter de la musique, jouer de la musique, boire des coups (LENTEMENT, sûrement), écrire, tout écrire, lire, tout lire, en vrac. Et parler, discuter et échanger avec des amis, amis connus ou amis inconnus – les amis, sans lesquels il apparaît inutile d’exister.
Je me rappelle les obsèques de Shane MacGowan retransmises à la télé (8 décembre 2023) : au-delà des hommages d’amis et musiciens, il y a cette foule incroyable dans les rues. A fiche des frissons partout, à infliger une étrange tristesse mystique.
Mère de toutes nos joies
Shane MacGowan, LORCA’S NOVENA
Mère de toutes nos peines
Intercède auprès de lui ce soir
Et pour tous nos lendemains
Il meurt (30 novembre 2023) et voilà que je me suis remis dare-dare à tout ré-écouter (comme chacun sait, il faut que l’artiste meurt pour etc.). De RUM SODOMY & THE LASH à HELL’S DITCH, tout est repassé dans mes oreilles et j’ai repris un dictionnaire français/anglais (pas d’IA ou de site de traduction, non, un bon vieux dictionnaire avec des mots écrits imprimés, objet précieux, l’Harrap’s.)
Sublime parolier, musicien et poète !
Pour la petite histoire, il a fait, bien malgré lui, faux-bond à BOB DYLAN pour une tournée en 1989 je crois de 6 concerts aux Etats-Unis ; disons que Shane, pour des raisons x et y, a loupé un sacré truc : être à l’affiche avec Bob-la-Légende qui, lui, est toujours retombé sur ses pattes même en faisant n’importe quoi mais ce qui n’est pas n’importe quoi, c’est son travail et son œuvre gigantesque qui l’ont conduit directo au Prix Nobel de Littérature, un quart de siècle plus tard.
Deux Nobel de Littérature n’ont fait que se croiser un jour à Dublin, quelques années plus tard.
C’est marrant, vue l’attitude dylanesque de Dylan recevant la prestigieuse récompense de loin (se déplacer à Stockholm pour ça, non mais quelle idée ?), d’imaginer la réaction de Shane MacGowan dans cette même improbable situation. Je pense qu’il aurait dit merci et qu’il se serait mis à chanter et qu’il serait allé retrouver ses copains claquer son pognon dans un bistrot.
« Une poésie pour l’oreille », a dit Sara Danius (patronne de l’Académie) à propos de Dylan. C’est ça, c’est exactement ça, même chose pour Shane MacGowan. Une poésie pour l’oreille.
La poignée de lecteurs fidèles d’Amuse-bec Station (une poignée c’est 5 ou 6 et c’est toujours mieux que zéro) a eu l’honnêteté de me dire que mes interviews sont plutôt bien fichues et bien ficelées, mais que mes chroniques n’apportent pas grand chose. Je ne sais pas, si c’est vrai cela me désole mais je ne vais pas me pendre. Celle-ci, cette chronique, ce sont juste quelques lignes que j’ai besoin d’écrire, un hommage à un grand et immense « petit homme », comme le surnommaient ses tantes adorées de Nenagh, en Irlande, où Shane MacGowan a grandi.
Ecouter et lire ; à prèsent, c’est l’heure de l’au-revoir – du Sayonara, écoutant HAUNTED, duo avec Sinead O’Connor qui elle aussi, repose en paix.
C’est l’heure de Sayonara / Okay, it’s time for Sayonara
SAYONARA, Shane MacGowan
Même les meilleurs amis doivent se séparer / Even the best friends, they must part
Shane MacGowan : un héros qui me parle ; déchirant AMI INCONNU.

> Le Légendaire chanteur des Pogues, par Richard Balls / éditons de la Table Ronde
PS : Clin d’œil à mon petit frère, qui m’a offert le bouquin de Richard Balls et n’a pu s’empêcher ces petits mots remplis de malice – un message pas subliminal pour un sou, ah !
