Conversations

GRAPHISTE, PROF D’ARTS APPLIQUÉS, FRÉDERIC LE FALHER ILLUSTRE « JOHNNY », SON PREMIER LIVRE.

Le Falher
« Johnny », éditions Balivernes
Textes : Pierre Crooks / Illustrations : Fred Le Falher

CONVERSATION AVEC DAVID LAURENCON

Fred, on va commencer par ce bouquin paru chez Balivernes éditions en novembre 2020, « Johnny » dont tu es l’illustrateur. Pierre Crooks a écrit les textes.
Cette édition, qu’est-ce que ça représente pour toi ? Juste un fun rigolo, ou une franche reconnaissance ? Une sorte de pas accompli ?

Houla, ce livre sur Johnny, c’est un truc « fun et rigolo », bien sûr, mais c’est aussi beaucoup plus que ça.
Il faut savoir que moi les bouquins, j’adore ça. J’en ai des pleines étagères, ça déborde de partout, idem pour les magazines, que je conserve précieusement. Ça prend une place pas possible mais la maison est grande ! J’appartiens à une génération qui est encore très attachée à l’objet, et notamment au support papier. Parmi tous les livres que j’accumule, il y a pas mal de bouquins pour gamins, parce que c’est un secteur où on trouve des choses super belles.

Ah bon ?
Bien sûr ! Les adultes ont tort de penser que les livres dits « pour enfants » sont réservés aux enfants. Les éditions du Rouergue ou Thierry Magnier, pour ne citer que deux exemples, ont publié des bouquins qui s’adressent autant, sinon plus, aux amateurs de graphisme qu’aux enfants. Il y a là-dedans une diversité et une richesse créative qu’on ne trouve pas ailleurs. Et moi, ça fait des années que je caressais ce vieux rêve de sortir un livre pour enfant, c’est-à-dire un livre qui fasse la part belle à l’image, à l’illustration. Alors évidemment, la proposition de Pierre Crooks, le boss des éditions Balivernes et auteur des textes de « Johnny », elle m’est arrivée dessus comme un cadeau tombé du ciel.
C’est souvent ça le plus difficile, quand on veut faire un livre : dégotter un éditeur. C’est une des raisons qui explique que je n’avais jamais franchi le pas, même si l’idée me trottait dans la tête depuis des années. Démarcher des éditeurs-Jeunesse, ça prend du temps et on n’est jamais sûr que ça va payer, on doit être prêt à encaisser pas mal de refus. Or là, c’est cool, j’ai zappé cette étape.

D’accord. Tu me dis que sortir un livre, ça te titille depuis longtemps, mais que tu n’avais pas écrit le premier mot d’un premier paragraphe d’un premier chapitre, parce que tu disais, oh là là, trouver un éditeur, quelle galère ?
C’est un peu ça. Je crois que je remettais toujours ce projet à plus tard, un peu par flemme, par manque de temps aussi, et puis parce que je ne savais pas très bien par quelle face attaquer la montagne : écrire une histoire ? Faire les dessins après ? Avancer les deux chantiers à la fois ? Et puis ensuite, comment procéder ? Me démerder pour faire de l’auto-édition ? Un petit format en impression numérique avec une couverture en bristol 300 g ? Bof bof… Démarcher des éditeurs, OK, mais lesquels, sachant que le secteur est saturé ? Et comment m’y prendre ? Je suis carrément largué côté technologie, je n’ai pas de site personnel, je ne suis pas sur Instagram, je balance juste mes dessins sur facebook et c’est déjà une performance pour moi, donc pas facile d’être crédible aujourd’hui en tant qu’illustrateur si je suis à la traîne sur ma propre visibilité…

Tu es à la traîne pourquoi au juste ? tu as la flemme de travailler sur cette visibilité, ou ça ne t’intéresse pas ? Ou les deux.
Un peu les deux. Je ne suis pas très à l’aise avec les tendances de l’époque, je trouve que tout va trop vite et que la technologie envahissante nous pourrit la vie. Les réseaux sociaux à fond, les smartphones, la nécessité d’être toujours hyper connectés… Ça me saoule J’ai essayé d’avoir un téléphone avec écran tactile, ça m’a vite gonflé, je suis revenu à un téléphone à touches, un modèle pour les vieux, et ça me va très bien. Donc je ne suis pas vraiment « moderne » dans ma façon de communiquer et en plus, j’ai pas bien envie de faire l’effort.
Bref, je laissais traîner en attendant un coup de pouce du destin, comme on dit. Et puisque je suis né sous une bonne étoile, il a fini par arriver. Pierre est un copain d’enfance, il a créé la maison Balivernes il y a une quinzaine d’années, et ça fait presque autant qu’on se disait « alors, quand c’est qu’on fait un livre ensemble » ? On laissait passer le temps, lui comme moi, mais arrivés à 50 balais, on s’est dit que c’était maintenant ou jamais… Et comme je dessine régulièrement pour le milieu du rock, il a eu l’idée de démarrer notre collaboration avec un livre sur Johnny. C’était le sujet idéal pour me frotter à ce nouvel exercice, et je me suis lancé là-dedans tout excité.

Je comprends bien. En quoi Johnny est un sujet idéal ? Le rapport avec le rock, je vois. Mais sinon ?
Ben en fait, pour ne rien te cacher, notre toute première piste avec Pierre, c’était un western. J’adore ça, les westerns. Sergio Leone, bien sûr, mais aussi les « vrais » westerns : John Ford, Howard Hawks, Anthony Mann, tout ça…

Oh, génial. J’ai un ami qui adore le western et qui a écrit un western. Un roman. Ça s’appelle « Quand Fleurissaient les cow-boys ». Thierry Girandon. Tu connais Thierry Girandon ?
Ah ben non, je suis désolé, je connais pas. Faut dire que je lis beaucoup la presse, mais très peu de romans. C’est pas que j’aime pas, mais j’ai pas bien le temps. C’est un tort, je sais bien… Une collègue m’a prêté récemment un roman-westen, justement : « Faillir être flingué », par Céline Minard, mais je lui ai rendu après plusieurs mois, sans l’avoir commencé… C’est con, hein ?

Un peu mais ça va aller. Bon, alors, cette histoire de western ?
J’avais suggéré à Pierre de m’écrire un scénario western, que j’illustrerais ensuite. Sauf que je n’y arrivais pas : une ville du far-west + la diligence avec l’attelage de chevaux + un troupeau de bisons + une attaque d’indiens + une baston générale dans le saloon et j’en passe, c’était trop compliqué à dessiner pour moi. Vraiment. J’ai galéré presque un an là-dessus, rien à faire, ça n’avançait pas. La totale loose. J’ai été contraint de déclarer forfait, ou au moins de demander un délai supplémentaire, et j’étais pas fier. C’est là que Pierre m’a dit : « t’inquiète, j’ai une autre idée ! ». Et il m’a expliqué qu’il envisageait un bouquin autour du rock, en me réservant ce projet parce qu’il savait que je serais pile-poil dans mon élément. On s’est laissé une ou deux semaines de réflexion, et puis il m’a rappelé pour me dire : « et si on faisait un bouquin sur Johnny ? Son enfance, son adolescence, ses premières années, comment Jean-Philippe Smet devient Johnny Hallyday…  ». Et là, c’était comme une évidence. Non pas qu’on soit des gros fans de Johnny, lui comme moi. Mais raconter la jeunesse de Johnny, ça voulait dire dessiner la France des années 50, le début des années 60, l’arrivée du rock, les Teppaz, les transistors, les guitares électriques, le design, les fringues, le graphisme de cette époque-là, tout un environnement visuel que j’adore. Au-delà de Johnny, c’est un univers, un contexte qui m’est familier.

Du sur-mesure, en fait ?
Exactement. Pour le coup je pouvais rester dans ma zone de confort. Et puis bon, merde, je dois bien l’avouer : Johnny, j’en ai rien à foutre des quarante dernières années, mais je ne jette pas tout pour autant. Il y a pas mal de chansons des années 60 que j’aime vraiment bien (« Retiens la nuit », « Pour moi la vie va commencer », « Tes tendres années », « Excuse-moi partenaire »…) et puis il y a son album de 1966, « Génération perdue », enregistré à Londres, qui est vraiment cool, avec au moins cinq ou six super morceaux dedans. Sans blague. En 66, Johnny avait une super gueule, un super look, des super musicos, des super arrangements… Bref, je dois reconnaître que rien que pour ces années-là, j’ai toujours eu une certaine affection pour le bonhomme, malgré tout ce qui a pu suivre… Donc j’ai foncé direct. J’étais ultra-motivé, avec en plus l’envie d’en découdre parce que je gardais le foirage de notre western en travers de la gorge. Pas question de merder, cette fois.

Le Falher
Fred Le Falher

D’accord. Te voilà donc embarqué dans l’aventure. C’est ton premier livre, tu n’as jamais fait ça avant. Qu’est-ce que tu découvres d’abord, en t’attaquant à ce nouveau travail ?
Je découvre une nouvelle façon de bosser, que je pensais inscrite dans la continuité de ce que je savais faire, alors que pas tant que ça, une fois confronté à la page blanche… En général, on me sollicite pour des travaux de commande dans le domaine culturel : des affiches de concert et de festival, des pochettes de disques, des affiches de théâtre. Sur ce type de supports, l’illustration est toujours conçue en fonction du lettrage, il faut trouver un savant équilibre entre l’image et la typographie. L’un ne va pas sans l’autre. Avec ce livre sur Johnny, je me rends compte que c’est la première fois depuis très longtemps que je fais de l’illustration pure, débarrassée d’un titrage imposant. N’ayant pas la « béquille » du titre (qui m’aide généralement à composer l’image), je me suis retrouvé devant des pages complètement vierges, à remplir avec du dessin exclusivement. Et ça c’était assez nouveau, comme situation. Donc forcément, ça représentait une espèce de challenge pour moi. D’autant qu’il ne s’agissait pas de faire une seule image, un « one shot » percutant comme c’est le cas sur une affiche, mais une suite de douze images narratives qui doivent fonctionner ensemble, former un tout cohérent. D’où la nécessité de définir un style affirmé pour les douze dessins, et de tenir ce style sur la longueur : ça aussi, c’était très nouveau, et très différent de ma méthode habituelle, où je peux adopter un registre différent d’un travail à l’autre, selon l’univers abordé.

Pas de béquille, donc. Mais il y a une contrainte, une direction à laquelle se tenir. Parce qu’il y a toi, qui illustre, et il y a Pierre Crooks, qui écrit. Vous vous y êtes pris comment ?
Pierre a d’abord écrit les textes. Il m’a envoyé un premier jet assez rapidement : dix petites phrases, dix moments de la jeunesse de Johnny, qui correspondaient à dix double-pages, le principe étant de faire une grande illustration par double-page, soit dix illustrations au total. Tu me suis ?

Mais oui.
Les textes en question n’étaient pas très directifs, et c’est tant mieux : ils évoquaient une période dans la vie de Johnny, mais pas un événement précis. Rien d’anecdotique, par exemple, qui m’aurait contraint à « coller » au texte. Du coup, ça laisse une grosse marge de manœuvre pour mettre ça en image. C’est plus compliqué, ça oblige à réfléchir, mais c’est plutôt une bonne chose, en tout cas ça évite l’écueil de la paraphrase. Avec le recul, peut-être que mon travail sur des affiches de théâtre (où il faut synthétiser l’atmosphère d’une pièce plutôt que d’illustrer un moment précis du récit) a été bien utile. Là, c’était un peu pareil : un seul dessin pour évoquer la naissance Johnny à Paris, l’abandon du père, la mère qui le confie à sa tante et ses deux filles ; un autre dessin pour dire que Johnny est élevé par sa cousine danseuse, qui se marie avec un artiste américain, lequel deviendra comme un père de substitution ; un troisième dessin pour parler de l’enfant de la balle, ballotté de music-hall en scène de cabaret dans le sillage de sa famille d’adoption… A chaque fois, la même problématique : comment faire rentrer « tout ça » dans une seule image ?

Pour le lecteur, ça roule tout seul. C’est vraiment classe, c’est une preuve de réussite a fortiori, le fait que le lecteur – enfant ou adulte, on est bien d’accord – n’imagine pas une seule seconde le travail qu’il y a derrière, les « problématiques », comme tu dis.
Bon, tant mieux si ça se goupille bien entre image et texte, c’était quand même un des enjeux à gérer pour moi. Surtout qu’un autre paramètre entre en jeu, et pas des moindres : à chaque page, les années passent, Johnny grandit, on n’est plus tout à fait à la même époque, ni dans le même contexte. A la différence d’une histoire classique type « Pierre et le Loup », avec une unité de lieu et de temps, on se retrouve dans un récit qui s’étale sur pas mal d’années. Ça veut dire qu’il faut tout ré-inventer à chaque dessin : Johnny à 2 ans, Johnny à 6 ans, Johnny à 9 ans, 14 ans, 17 ans… Et puis on doit planter un nouveau décor à chaque page, puisque je passe d’un jardin public à un appartement, d’une scène de théâtre à une chambre d’ado, d’un camping à un studio de télévision… Ça implique du coup pas mal de documentation, histoire de situer une époque sans faire d’anachronisme. Par exemple : les affiches de Trénet et Tino Rossi qu’on voit sur un mur de théâtre sont inspirées de modèles authentiques ; le magazine « Salut les Copains » qui traîne sur une table de camping reprend la couverture du numéro 1 paru l’été 62 ; le Johnny yé-yé entouré de Françoise Hardy et Sylvie Vartan reprend la pose d’une photo fameuse de Jean-Marie Perrier (d’où la présence du photographe de dos en train d’immortaliser le trio)… Tout ça, on dirait pas, mais c’est un putain de boulot pour un premier livre !

« Johnny » – © éditions Balivernes

C’est exactement ça : « on dirait pas ». On découvre le livre et tout coule de source. Mais dis-moi, là je le re-feuillète et je repense au moment où je l’ai eu en main pour la première fois, à ma première impression : ce format si particulier, vraiment top, eh bien, je suppose que ça a chamboulé la donne pour toi. Nous ne sommes plus dans le format « affiche » En travaillant, il a bien fallu que tu reconsidères tes acquis, pour ainsi dire, et que tu prennes en compte les impératifs de l’objet-livre. Un objet que l’on ouvre, des pages que l’on tourne. Je ne sais pas trop comment expliquer ce qui me fascine là-dedans… En gros : chaque illustration raconte une histoire dans l’histoire, et c’est absolument réussi. Pour arriver à ça, tu ne pouvais pas te contenter te donner à voir une simple succession d’images et vogue la galère. C’est tout le cheminement de ton travail que je trouve fichtrement intéressant.
C’est clair que travailler sur un livre, c’était complètement différent de mes expériences habituelles. Notamment sur la question du format, que tu évoques. Le livre est carré, donc quand on l’ouvre, ça donne un cadrage très allongé, panoramique. Rien que ça, c’était assez nouveau pour moi, plutôt confronté à du format vertical (affiche) ou carré (pochette de disque) mais jamais horizontal. Je devais prévoir sur chaque illustration une zone « neutre » pour caser les deux-trois lignes de texte, mais ça me laissait quand même pas mal d’espace pour dessiner. Un espace horizontal, donc, et très étiré, façon cinémascope. Pas facile à occuper, ce genre de format. Du coup, presque par réflexe, j’ai adopté des procédés cinématographiques, comme tu dis, avec des premiers plans très prononcés, qui permettent de créer du volume, de la profondeur de champ. C’est pour ça qu’on voit souvent un objet ou un personnage en amorce, sur un côté de l’image : la tête d’un pigeon, un pan de mur avec des affiches, le pied d’un parasol, la nuque épaisse d’un militaire… C’est jamais un élément essentiel, il est juste là pour donner du relief à la scène.
Puisqu’il s’agit d’une suite d’images, avec donc une forme de narration, je devais aussi veiller à créer un rythme, ne pas tomber dans la répétition… Ça encore, c’est très différent d’une affiche, qui fonctionne toute seule. Je me suis donc appliqué à varier les points de vue, en ne mettant jamais Johnny au même endroit, par exemple. Une fois sur la gauche, une autre fois sur la droite, plutôt vers le haut, ensuite vers le bas, tantôt au premier plan, tantôt à l’arrière, statique puis en mouvement… etc. Tout ça en évitant tout effet de symétrie, un principe de composition que je fuis comme la peste parce que ça fige une image au lieu de la dynamiser. La couverture du bouquin, par exemple, n’est pas symétrique : j’aurais pu mettre le personnage au milieu avec le titre en-dessous, centré lui aussi, mais j’ai horreur de ça, même si ça se fait très souvent. Je préfère décaler le personnage sur la gauche et placer le titre à droite, c’est beaucoup plus dynamique.
J’ai aussi pas mal réfléchi à la couleur, que j’ai utilisée avec parcimonie. Plutôt que d’en mettre plein la vue, je me suis limité à une dominante de deux couleurs par image. C’est une règle que j’utilise toujours dans mes boulots, et qui rejoint une citation de Jacques Tati que les Inrocks-mensuel avaient adopté à l’époque comme une devise : « trop de couleurs distrait le spectateur ». Perso, je me contente souvent du noir et blanc + une seule couleur : si on se démerde bien et qu’on exploite intelligemment le blanc du papier, c’est suffisant. Je fais pas mal de sérigraphie, et c’est une bonne école pour ça, qui oblige à limiter le nombre de couleurs, pour limiter le nombre d’écrans et donc les passages d’encre. Là, j’ai un peu assoupli la règle en glissant un peu de jaune partout (les cheveux de Johnny) et des minuscules touches de bleu (les yeux) mais sinon, on est quand même dans une ambiance colorée différente à chaque tournure de page. Ça provoque des petits effets de surprise, des cassures, une pulsation différente sur chaque image… C’était un peu ça, l’idée.
Une autre grosse différence dans l’illustration, par rapport à mon activité de graphiste, c’est que Pierre m’a laissé complètement carte blanche : il m’a envoyé les textes, et vogue le navire…

Marrant, ça. Tout à l’heure j’ai dit « vogue la galère », et toi tu dis : « vogue le navire ». A croire que pour moi le travail est une galère, pour toi c’est un navire….
Bah… Galère, navire… Tout ça, c’est une question de confort, l’essentiel c’est que ça flotte et que ça avance, non ?

Oui, en effet. Bon, tu me parlais de cette fameuse carte blanche que Pierre Crooks t’a laissé.
Oui, retour à la terre ferme : je parlais de « carte blanche » parce que le graphisme, c’est du travail de commande, qui fonctionne beaucoup par va-et-vient entre le « client » (c’est pas un mot très beau) et moi. Il faut parfois soumettre plusieurs idées avant que ça fasse « tilt », il y a toujours des modifs à apporter, des variations à tester, des ajustements à faire jusqu’à validation, on pinaille sur des détails, ça peut prendre pas mal de temps mais ça fait partie du boulot. Là, j’étais quasiment seul maître à bord et ça peut être assez déstabilisant, surtout sur un travail d’une telle ampleur. Mais Pierre m’a rassuré, il est d’un naturel assez serein (contrairement à moi) et il a aimé les premières pages que je lui ai envoyées, donc ça m’a mis en confiance et j’ai pu mener ma barque jusqu’au bout, dans un climat assez peinard.

Cool. Le bonheur…
La seule pression, en fait, c’est celle que je me suis mis tout seul, mais ça c’est un autre problème, on ne se refait pas…

Il paraît, en effet. Le travail a duré combien de temps ?
De la première ébauche de dessin jusqu’à la validation définitive des fichiers, on va dire que le projet s’est étalé sur cinq ou six mois, de avril à septembre 2020… C’est long, mais on a pris notre temps. Enfin, moi surtout, mais c’est parce que je travaillais là-dessus de façon très irrégulière : mon activité de graphiste et/ou illustrateur, je l’exerce en marge de mon « vrai » métier, qui est prof d’arts appliqués en lycée pro. Alors certes, on était en plein confinement le printemps dernier, ça laisse du temps, mais j’avais des cours à transmettre à mes élèves, le contact avec les familles à assurer, le suivi quotidien des devoirs pour mes deux filles, le petit dernier (3 ans) à gérer puisqu’il n’allait pas à l’école non plus, les travaux dans la maison à avancer, les apéros-Messenger ( !), les vacances d’été au milieu de tout ça… Bref, difficile de travailler en continu, ça s’est fait petit bout par petit bout.

Les apéros-messengers, ouille, tu as fait ça ?
Bah oui, comme un con qui en avait marre de trinquer tout seul… Ma compagne ne boit pas ou peu, nobody’s perfect, alors on a testé ce système avec les frangins-frangines ou les copains, mais c’est vite devenu très chiant : dès qu’on est plus de deux, c’est le bordel.

Eh eh ! Mais je t’ai coupé. On parlait du temps et de la durée du projet.
Tu m’as embrouillé avec ton histoire d’apéros… Ah oui, entre deux whiskys, il s’est passé un truc, c’est que le projet a évolué… Ça explique aussi pourquoi ça a pris plus de temps que prévu. A la base, « Johnny » devait être un livre pour les tout-petits, genre 3-4 ans. Format réduit, pages en carton épais, coins arrondis, texte limité au strict minimum… Sauf que moi j’ai dessiné à ma façon, sans forcément chercher à adopter un style « enfantin », encore moins « bébé ». Du coup, quand Pierre a reçu les premières illustrations, il a regardé ça avec ses collaborateurs (les commerciaux, notamment, chargés de démarcher les libraires) et ils ont trouvé que ça faisait pas vraiment « 3-4 ans », mais plutôt une tranche d’âge au-dessus, peut-être « 7-8 ans ». On a donc basculé sur une autre collection chez Balivernes, qui entraînait quelques modifs : un format plus grand (mais toujours carré, heureusement, sinon il aurait fallu tout reprendre), des pages-papier plutôt que cartonnées, des textes plus étoffés, deux double-pages supplémentaires (donc douze images au lieu des dix initiales) et des pages de garde pour introduire le livre… Ça voulait dire un supplément de boulot pour moi, mais je ne demandais pas mieux. 24 pages illustrées, ça donne un livre plus fourni, c’est vachement plus gratifiant, surtout avec des belles pages de garde. Ça a l’air de rien, les pages de garde, mais ça change tout, à l’ouverture du livre. Ça je l’ai constaté de visu, quand j’ai découvert le « Johnny » imprimé…

Oui, tout ça je te le confirme. C’est-à-dire que je t’assure que le livre fait de l’effet dès qu’on l’ouvre, je ne plaisante pas, quelque chose de beau, très-chouette et efficace saute littéralement aux yeux. Crois-moi sur parole, je suis là pour bavarder et causer de ton travail, hein, pas pour cirer tes souliers. Je ne peux maintenant qu’imaginer ce que tu as ressenti, toi, quand tu as eu le bouquin entre les mains, la première fois.
Le jour où j’ai reçu les premiers exemplaires du livre, j’étais tout fou. Il y avait une dizaine d’exemplaires dans un carton qui tenait à peine dans la boîte aux lettres, j’ai déchiré le paquet assez sauvagement, tout fébrile. Je suis toujours impatient de voir le résultat final d’un boulot, parce que pour moi, tant qu’une affiche ou une pochette de disque n’est pas imprimée, c’est juste une image sur un écran, ça n’existe pas vraiment. Là, avec le livre, l’effet était décuplé. Même le format m’a surpris : je n’avais pas mesuré l’impact que ça pouvait avoir, 24 cm de côté. Surtout quand on ouvre le livre : je travaille sur un ordi qui n’est pas au top du confort visuel ( !), alors quand j’affichais une double-page sur l’écran, elle était beaucoup plus petite que la même double-page en « vrai ». Ça donnait à mes petits dessins une allure que je n’avais pas anticipé, je les redécouvrais complètement.

Johnny
« Johnny » – © éditions Balivernes

Ok. Du coup, je peux imaginer autre chose encore, un autre « ravissement » : c’est le touché du livre, la dimension carrément tactile de l’objet.
Affirmatif, monsieur l’éditeur !

Éditeur entre autres choses. Je suis aussi celui qui interviouve les grands de ce monde. Bref : le tactile, donc.
Le contact du papier, ça non plus je ne l’avais pas imaginé : un toucher légèrement rugueux, pas glacé, pas lisse, avec une impression mate, tout ce que j’aime. Et la couverture, avec son vernis sélectif, impossible à visualiser sur écran… Le jaune hyper intense, encore mieux que je l’espérais… Et les fameuses pages de garde, qui mettent en valeur ce qui va suivre… C’était carrément une révélation, pour moi, quand j’ai eu le bouquin dans les mains. Je l’ai feuilleté page après page, j’étais super content du résultat et super ému.
Voir « Johnny » en librairie, c’est encore un autre moment fort, difficile à expliquer. Je me suis dit « ça y est, le livre existe, il est lâché dans la nature, il va faire sa vie », c’est comme un gamin.

Sacré moment, c’est sûr ! Et vu l’enthousiasme que tu as encore rien qu’à raconter cette aventure… Ça fait plaisir à voir et à entendre, crois-moi.
J’imagine que tu as connu ça aussi sur tes propres publications, en tout cas je l’espère, parce que c’est pas rien, comme moment.

Absolument. C’est sans doute le moment le plus fort. Après quoi, si l’on y prend garde, tout se résumerait en termes de bizness, et j’aime mieux ne pas m’attarder là-dessus, sinon je vais être aussi bavard que toi. J’aime mieux ressentir cette joie pure, qui consiste à créer. Et être fier de ce que l’on fait.
Bien sûr, il y a de la fierté là-dedans, je ne peux pas le cacher. Je sais qu’il y a quelques défauts dans les dessins, des erreurs ça et là que j’aurais aimé corriger, mais c’est pas bien grave. Le résultat est là, et c’est ce qui compte : un tout premier livre édité avec mon nom dessus, accolé à celui de mon vieux copain Pierre Crooks. Un chouette objet, nickel au niveau de la finition, que mes trois enfants (à qui le livre est dédié , c’est marqué dedans !) pourront conserver toute leur vie. C’est là qu’on se rend compte que le rôle de l’éditeur et le travail de l’imprimeur, c’est capital. Le dessin c’est une chose mais si tout est salopé derrière, ça fout en l’air le boulot. Il y a moins de risque avec une affiche, mais sur un livre, ça peut tout changer. Notre « Johnny » a de la gueule, à l’arrivée. Il me plait comme il est, zéro regret ou frustration. C’est cool. C’est un vieux fantasme qui s’est matérialisé, je peux savourer ça en me disant « je l’ai fait ».
Maintenant, c’est malin, j’ai qu’une hâte : attaquer un deuxième bouquin.

Bonne idée. Je suppose que c’est avec Balivernes, que l’aventure va continuer ?
Oui bien sûr, chez Balivernes. Parce que tout ça, c’est aussi, et surtout, et d’abord, une histoire d’amitié, et c’est pas rien, ça donne une valeur ajoutée au truc. Ce livre sur Johnny, c’est deux copains d’enfance qui finissent, bien plus tard, par fabriquer quelque chose ensemble. C’est peut-être une façon de sceller une forme de fidélité, par delà les années. C’est en tout cas une façon de transformer une amitié en quelque chose de concret, au lieu de se contenter de boire des coups ensemble (ce qui est déjà pas mal, ceci dit, hein !). D’ailleurs, à cause de ce putain de Covid, on n’a toujours pas trinqué en « vrai » avec Pierre, depuis que le livre est sorti. Va falloir remédier au problème… Plus sérieusement, quand une histoire d’amitié devient une histoire artistique, c’est le top. Quand on a créé notre fanzine « Le Mange-Disque » en 2005, c’est parce qu’on était une bande de copains à Aurillac qui partagions cette même passion pour le rock, et on a eu envie d’en faire quelque chose. N’étant pas tous musiciens, on a fait un fanzine plutôt qu’un groupe. Dans son genre, c’était aussi une petite aventure éditoriale, « Le Mange-Disque », d’autant plus exaltante que cette aventure était collective, et cimentée par l’amitié.

Fred Le Falher
Affiches, © Fred le Falher

Je mettrais une note en fin d’article, un lien qui renvoie vers le Mange-disque. C’est dingue et c’est fantastique, ces histoires d’amitiés.
D’ailleurs, David, regarde nous deux : on était potes (et voisins !) au début des années 90 à Saint-Étienne, et trente ans après (trente ans, putain !), on collabore sur ton « Amuse-bec »… C’est toujours la même histoire : puisqu’on est potes, faisons quelque chose ensemble. Il faudra les arroser aussi, ces retrouvailles !

Ben ouais, bon sang. Ouh ! Si j’avais pensé un jour t’enregistrer à propos de ton boulot… Mais bon, avant que les larmes cruelles de la nostalgie ne viennent sillonner les rides de ma vieille face ; avant que je ne te trousse un sonnet en alexandrins à la manière plombante de Joachim du Bellay, en souvenir du bon vieux temps… Heu… soyons pro : une idée du sujet d’un deuxième bouquin ? Un scoop pour amuse-bec.com ?
Ben, si tu me prends par les sentiments, forcément, je vais pas pouvoir te refuser ça… Après tout c’est pas un secret d’état… Évoquer des icônes de la culture populaire, ça reste le sujet qui nous occupe, avec Pierre. On a bien envie de mettre en chantier un « Gainsbourg », par exemple, même si, jeune public oblige, il faudra éviter les clopes, l’alcool et l’érotisme, ce qui va forcément enlever du piment aux illustrations… Sauf qu’on a bêtement loupé le trentième anniversaire de sa mort, donc ça va pouvoir attendre un peu. Entre-temps, Pierre comme moi, on a un autre sujet qui nous titille depuis un moment. Et c’est marrant parce que sans s’être concertés, on a eu la même idée. Une histoire qui nous obsède depuis très longtemps. C’est lié à nos jeunes années, du temps où on était à l’école primaire et qu’on vivait à Montbrison, pas loin de St-Etienne… 1976, Geoffroy-Guichard, Dominique Rocheteau, Oswaldo Piazza, les frères Revelli… Tu nous vois venir, avec nos gros sabots (à crampons) ?

Je vois venir et c’est vraiment, vraiment cool. Ce sera vraiment cool, je n’en doute pas une seule seconde. Je ne sais pas si ce bistrot existe encore, si oui il faudra organiser une rencontre dédicace avec Pierre et toi, aux « Poteaux Carrés ». De mon temps, c’était place Jean Jaurès…
Ah ah, avec plaisir, fouilla !!! Ce sera l’occasion de remettre les pieds dans cette bonne vieille ville, et d’aller faire un tour ensemble du côté de la rue Brossard !

Paraît que ça a bien changé… Bon, Fred, c’est toujours un plaisir incroyable de discuter avec toi et de sentir cet enthousiasme infini que tu partages. Là je dois vraiment y aller, et je dois boucler cet entretien. On a parlé de ton livre, on pourrait parler de plein de choses encore, de ce que tu as sur le fil, de ton boulot de prof d’art… Oui, il y a plein de sujets encore. Possible que je te passe un coup de fil très bientôt pour une sorte de suite à cette « conversation ».
Je voudrais, pour terminer, revenir sur cette expression que tu as eue. Cette expression magique : né sous une bonne étoile.
J’ai dit ça parce que j’estime avoir eu pas mal de bol, dans mon parcours (je touche du bois pour que ça continue, évidemment). J’ai une super nana, des supers enfants, un super boulot et même deux supers boulots, une super baraque, des supers collègues et potes, des supers frères et sœurs… J’ai pas de problème de santé, je suis entouré d’affection, je continue de rencontrer des gens vraiment chouettes, je me marre tous les jours… La solitude, la dépression ou même le mal de dents, je sais pas ce que c’est. En plus, j’ai dessiné un livre sur Johnny, je suis prêt à en attaquer un deuxième sur l’épopée des Verts, et Amuse-Bec m’accorde toute son attention pour faire des réponses super longues. Alors franchement, mon cher David, c’est pas demain la veille que je commencerai à me plaindre. D’ailleurs, sur ces bonnes paroles et sous cette bonne étoile, je sais pas toi, mais moi je vais aller direct au frigo m’ouvrir une petite bière. À la tienne, vieux solide !!!

THE END

David Laurençon,
CONVERSATION AVEC FRED LE FALHER

9 mars 2021


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Conversation entre David Laurençon et le peintre et écrivain JACQUES CAUDA.
LITZIC, 15 janvier 2020

Depuis un moment, il trainait dans la tête de David Laurençon (un désormais fidèle contributeur de Litzic) l’idée de proposer une conversation avec le peintre et écrivain Jacques Cauda. Il nous en retransmet aujourd’hui le contenu, dans une interview (terme utilisé faute de mieux) au long cours passionnante dégageant une sincérité non feinte et un certain humour. Nous vous laissons découvrir tout cela, avec, pourquoi pas, un bon verre de vin à la main.

La conversation.

David Laurençon : Bonjour Jacques. Heureux de vous rencontrer enfin.

Jacques Cauda : Bonjour David.

David Laurençon : La première fois que j’ai lu votre nom, c’est il y a des années et des années. Vous aviez proposé un manuscrit à Crispation éditions, maison que je venais de créer ; le manuscrit, c’était celui de Comilédie [finalement *publié en 2017 aux éditions Tinbad* (NDLR)]… J’ai refusé le manuscrit, c’est comme ça. Depuis quelques temps, je vois votre nom un peu partout.

Jacques Cauda : Vous m’avez rendu une fière chandelle. Deux fières chandelles ! Le tapuscrit n’existait que sur papier. Vous m’avez demandé un fichier. Vous vous souvenez ?

David Laurençon : Pas du tout… Je ne me souviens pas vous avoir demandé un fichier… Que s’est-il passé ensuite ?

Jacques Cauda : Quelques années plus tard, j’ai envoyé ce fichier à Guillaume Basquin des éditions Tinbad ! Sans fichier, pas de Basquin… Donc… pas de Comilédie ! Quel dommage, n’est-ce pas, car c’est un très très bon livre, n’est-ce pas !

David Laurençon : Oui… J’aurais pu le regretter, mais on ne peut pas passer son temps à geindre sur ce genre de choses. Bon sang, il vous a tenu à cœur, ce manuscrit.

Jacques Cauda : Je l’ai écrit il y a trente ans. Mon premier lecteur : Louis Calaferte. Il a tilté, vogué, virevolté ! En conséquence, il a envoyé le tapuscrit à Bourgadier, son éditeur chez Denoël, qui m’a téléphoné pour me dire que j’étais… un génie, hi hi hi, (il me l’a même écrit) mais, et c’est là le hic, qu’il ne voyait qu’un éditeur, un seul : Philippe Sollers, un autre génie, a-t-il ajouté ! Avec Sollers, ça ne s’est pas fait. Ensuite, il y a eu Vermifuge qui a souhaité le publier… puis Les Presses du Réel… etc, etc.

David Laurençon : Il m’est arrivé de penser : pourquoi ce type, qui semble avoir ses entrées partout, a envoyé un manuscrit chez moi, sans distributeur, sans diffuseur. Je n’avais, à cette époque, encore rien publié de probant ?

Jacques Cauda : Pourquoi ? Parce que je voulais voir ce livre vivre à tout prix. J’ai mis plusieurs années à l’écrire. Il représente une somme de lectures considérable. Je me suis enfermé sous les toits de Paris avec des tonnes de bouquins. Et go ! Lire ! Écrire ! Boire ! Baiser. Sur un rythme effrayant !

David Laurençon :« Lire ! Écrire ! Boire ! Baiser » : Les quatre points cardinaux de… heu… cardinaux de rien… Je vous écoute.

Jacques Cauda : J’y ai laissé une partie de ma santé. Comme Sartre quand il écrit L’Idiot de la famille (livre ridicule !) dont il ressort gaga… trop de cachetons, d’alcool, de Gitanes… Idem, je carburais à 3 ou 4 paquets de clopes par jour, bas armagnac, vins… J’ai retrouvé, il y a peu, une sorte d’herbier fait de toutes les étiquettes des pinards engloutis… Une somme quasi théologique, prenez et buvez ceci est mon sang… Aujourd’hui, je marche sur trois pattes, c’est-à-dire avec une canne et je ne bois que de l’eau, de la Badoit rouge…Valve cardiaque…Prothèse de hanche… Ablation de la vésicule…diabète…Lichen buccal… Hi hi hi !

David Laurençon : Vous n’avez pas si mauvaise mine, pourtant.

Jacques Cauda : Si mauvaise, non. Mais mauvaise, oui ! Je suis fatigué. Je ne fais plus rien, en ce moment. Même plus mon âge…Quelques aquarelles par-ci par-là. Des poèmes… Tenez, voici le début de celui-ci :

J.Cauda attrape une feuille de papier, qu’il me tend, et je lis. Poème que nous reproduisons ici.

La nuit (verte aux neiges éblouies)
Tout doucement s’estompe
Découvrant ici-bas une figure un peu folle
C’est le moment où le malin pompe
La vie à même la viande qui s’étiole
La lune brille (infusée)
Encore d’un seul œil elle scintille
Comme un long baiser pourri
Posé sur un visage béant qui sourit
Temps des fleurs des mots doux des sucettes
Vivent les roses les lilas vivent les orifices en fête
Vivent les joies le rêve la peau les délices
Ce matin le soleil est armé d’un supplice
L’air peu à peu (pareil à un frisson) est embaumé
Des effluves d’une mécanique inouïe
Destinée à cet être imprécis qui paraît surjeté
(Gémissant dans l’éther)
Devant the Batman aussi plein d’appétit…

Etc… à paraître dans un Cahier de Tinbad à venir…

La conversation reprend son cours normal.

David Laurençon : Pas mal. Qu’est-ce que c’est au juste, que « les cahiers de Tinbad » ?

Jacques Cauda : C’est l’une des meilleures revues actuelles. Bi-annuelle. Littérature et Art. Entre 120 et 130 pages. Dirigée par Guillaume Basquin (directeur de rédaction) et Dominique Preschez (secrétaire de rédaction). Diffusée par Pollen. Elle oscille entre le texte et l’image, donnant une place importante à la typographie et à la mise en page. Fidèles à l’esthétique moderniste – le titre vient d’Ulysse de James Joyce « Sinbad the Sailor and Tinbad the Tailor ») –, les textes : énergie lyrisme, rythme, sens. Collaborateurs polyvalents, certains d’entre eux pratiquant à la fois l’écriture et les arts plastiques, comme votre serviteur. Voilà vous savez tout !

David Laurençon : C’est noté, et bien noté. Revenons aux « excès »… Ces excès n’ont pas été consacrés à l’écriture de ce seul livre, Comilédie ? Ce que je veux dire, c’est que ça a été une manière de vivre qui a accompagné l’ensemble de votre travail d’artiste. C’est ça ?

Jacques Cauda : Pas exactement. Il y a vingt ans, oui. Aujourd’hui, je mène une vie monacale. Ou presque.

David Laurençon : Vous êtes peintre, écrivain, photographe…

Jacques Cauda : Une dernière chose. Je n’ai encore rien dit du livre. Vous qui savez, puisque vous l’avez lu, c’est quoi Comilédie ? Je vous pose la question.

David Laurençon : Mmm… Difficile de parler d’un manuscrit que j’ai lu il y a une dizaine d’années, et que je n’ai pas retenu pour « publication »… Dans mon souvenir, je n’étais pas sûr de ce manuscrit, de l’histoire racontée, ça ne coulait pas de source malgré l’écriture vivante et dynamique… C’est rare et important mais… je me répète, quelque chose ne coulait pas de source. J’avais alors besoin de sortir un livre qui me parlerait directement, que je comprendrais d’INSTINCT.

Jacques Cauda : Je vous rappelle comment je vous l’avais présenté : Comilédie est structuré comme un solo d’Albert Ayler ou Ornette Coleman ou Pharoah Sanders. Jazz. Il est écrit sur les harmoniques. Vertical, pointé vers le soleil, à la manière d’un nouage indéfini du langage sur lui-même tournant dans une structure en spirale.

David Laurençon : Ah, oui, en effet, je me souviens de ça.

Jacques Cauda : Comélidie, c’est aussi une rencontre. Une rencontre entre plusieurs langues, langages, cultures de genre différent, mineur/majeur, populaire /élitiste…
L’intrigue (le squelette) y est simple : deux jumeaux foetus dans le ventre de leur mère décident de ne pas sortir par la voie naturelle mais par l’oreille de la parturiente (Rabelais, n’est-ce pas…) Avant leur ascension, ils cousent son vagin, crimen amoris (aidés par le lecteur). Ensuite, ils causent. Ils causent littérature, philosophie, théologie…
Comilédie s’inscrit dans la ligne tracée par Raymond Roussel, Artaud, Joyce, Jarry, Queneau, ou encore Dubuffet (comme lui je suis peintre), agitateurs de folies littéraires.
Et j’y ajoute aujourd’hui cette clef : « La déformation d’un texte se rapproche, à un certain point de vue, d’un meurtre. » C’est signé Freud, Moïse et le monothéisme. C.Q.F.D.

David Laurençon : Quasi-CQFD : ça ne coule pas de source, bis repetita. Vous n’offrez pas vos textes au lecteur sur un plateau. D’argent… Vos œuvres picturales, en revanche, vont droit au but.

Jacques Cauda : L’image marche plus droit que la lettre. Mais la peinture ce n’est pas seulement de l’image….

David Laurençon : En effet. On reviendra sur la peinture tout à l’heure. Finalement, de Jacques Cauda, je n’ai lu que les manuscrits… Si vous avez un exemplaire de Comilédie par ici quelque part…

Jacques Cauda : Oui, j’ai ! Voici la bête !

[Je prends le bouquin, le retourne, lis le 4ème de couv’, je le feuillette, c’est ok, je repose le livre et poursuis:]

David Laurençon : Avant de vous rencontrer aujourd’hui, j’ai un peu potassé, et votre « carrière »…

Jacques Cauda : Carrière ? Non, non. Je connais beaucoup de gens mais je n’ai jamais essayé de me servir de ces relations pour faire « carrière ». En somme, je m’en fous. Écrire, peindre, dessiner, lire… Le reste…

David Laurençon : D’accord. Je vois. Pas de problème. Oublions la carrière. Votre « parcours », alors, est aussi riche que… euh… brouillon. On va essayer d’éclaircir tout ça.

Jacques Cauda : D’abord, j’ai commencé tard. Avant d’écrire, de peindre, j’ai fait des films. Assistant-réal puis réalisateur pendant une dizaine d’années. Pour la télé. C’est d’ailleurs ce qui m’a permis de m’installer dans mon 6ème étage sous les toits… Les ASSEDIC… ou L’ASSEDIC (je n’ai jamais su si c’était un singulier ou un pluriel), c’était copieux et ça durait longtemps, dans ce temps-là…

David Laurençon : Ah, le bon vieux temps…

Jacques Cauda : Pour les intermittents du spectacle, c’était le bon vieux temps… Sinon, s’il n’y avait eu l’ASSEDIC, il y aurait tous les autres moyens possibles. Il ne faut pas hésiter à brûler ses meubles, comme l’a fait Bernard Palissy…et d’autres choses moins recommandables… je vous rappelle que sans actions criminelles, on ne peut rien accomplir de bon… C’est toujours Freud qui parle… La vertu est un mal dont il faut se débarrasser ! Et tous (ou presque) nos petits auteurs-vendeurs de livres d’aujourd’hui sont des gens très vertueux…

David Laurençon : Qu’est-ce que c’est, « petits auteurs-vendeurs de livres »?

Jacques Cauda : Le gros de la troupe des écrivains. Tous membres des ligues de vertu ! La guillotine est en place. Les têtes vont tomber !

David Laurençon : Si Dieu le veut, oui.
Est-ce que vous connaissez le nombre exact de livres que vous avez publié ? Le nombre exact de livres auxquels vous avez collaboré, comme auteur ou comme illustrateur ?

Jacques Cauda : Plus de trente, je crois. Le dernier, Profession de foi, est sorti en octobre. Toujours chez Tinbad. C’est la suite de ComilédieComilédie avait été écrit rue Saint-Jacques en face du Val-de-Grâce. Profession de foi vient de l’Est parisien, notre East End, où je vis aujourd’hui, avec pour fond d’écran l’église Saint-Germain-de-Charonne, notre White chapel, blanc du blanc Watteau peint sur le Gilles, comme je l’ai dessiné pour la couverture. Une reprise du Gilles de Watteau.
Un autre peintre plane sur mon récit, un habitué des bouges et des putes, un scandaleux provocateur, pire selon certains : la figure même de Jack l’Éventreur ! Il s’agit de Walter Sickert dont la peinture a fortement influencé Bacon, Freud, Auerbach… et Cauda, mon double assassin.

David Laurençon : Vous mettez souvent en scène une sorte de double… schizophrénique, hein ?

Jacques Cauda : Schizo, oh oui, j/e veux ! (vous l’écrirez comme ça : j/e)

David Laurençon : Si vous voulez. Allons-y pour « j/e ». Profession de foi, donc :

Jacques Cauda : Profession de foi raconte la jeunesse de ce voyou, qui se regarde comme Walter Benjamin regardait le Paris des panoramas, c’est-à-dire avec le sentiment euphorique que le monde s’organise autour et à partir de lui, un monde dont il est en même temps séparé et protégé par la distance de son regard. Un regard polymorphe et polygame. « Car les artistes, nous dit Sickert, ont le divin privilège de l’omniprésence… jusqu’à la chambre où sont les femmes, la matière pour un dessinateur… » comme pour un écrivain. A fortiori pour un peintrécrivain !
Et, bientôt, en janvier 2020, va paraître Moby Dark, chez L’Âne qui Butine, un magnifique éditeur belge. J’en reparlerai….

David Laurençon : D’accord. Et les illustrations, les collaborations ?

Jacques Cauda : Quant aux livres que j’ai illustrés, ou pour lesquels j’ai dessiné une couverture, ou fait une préface, une postface, etc…je ne sais pas…Une cinquantaine ?…

David Laurençon : Vous travaillez tout le temps. Une productivité (ou fécondité) que j’admire et respecte. Vraiment.

Jacques Cauda : Thank you !

David Laurençon : Pas de quoi… Au fait, que devient Fête la Mort ? Travaillant en free-lance comme lecteur pour une maison d’édition, je l’ai placé en haut de la pile, c’est un chouette texte, je l’ai défendu, en vain… Bon, que devient Fête la Mort ?

Jacques Cauda : Fête la mort est en lecture chez deux éditeurs … un en Belgique, l’autre en France… à suivre…

David Laurençon : Vous aimez bien la Belgique ? Deux fois que vous m’en parlez, de la Belgique. Il se passe quoi, en Belgique, qui ne se passe pas en France ?

Jacques Cauda : J’adore la Belgique. Je suis parisien, vrai parisien, trois générations du côté des femmes. Pour les hommes, il faut aller chercher du côté de La Grande Picardie Mentale, comme l’appelle mon ami Christian-Edziré Déquesnes, qui englobe la Picardie donc, le Pas-de-Calais, le Nord et une partie de la Belgique. Je suis un peu belge. Et j’écris en picard. Les toutes dernières pages de Moby Dark , mon dernier livre, sont écrites en picard. Et puis, les belges font des livres bien plus beaux que les français !

David Laurençon : Ah bon ? Je ne savais pas. Mmm… J’achèterai un Moby Dark à sa sortie… Tout autre chose : vous collaborez ou avez collaboré, en peinture et écriture, avec plusieurs revues. Je me trompe ?

Jacques Cauda : Non, vous ne vous trompez pas. J’écris régulièrement pour Les Cahiers de TinbadLe Cafard HérétiqueFPMViolencesTraction BrabantL’Intranquille… et occasionnellement pour beaucoup d’autres…

David Laurençon : Souvent on retrouve les mêmes auteurs dans ces revues, d’une revue à l’autre. Quid du risque de consanguinité ? Autrement dit le « quant-à-soi »… mais je préfère le mot « consanguinité », plus dégueulassement expressif.

Jacques Cauda : Pour Tinbad, nous nous connaissons tous et nous nous apprécions… Nous sommes la nouvelle Pléiade, Franciade, le nouveau club des hashischins, etc… appelez-nous comme vous voulez, et nous sommes assez consanguins, mais intra tinbados, je n’ai pas l’impression que nous nous exportions vers d’autres revues…

David Laurençon : D’accord. C’est intéressant, pas de problème. Consanguinité assumée. Mais là où je voulais en venir, c’est : à chaque revue, ses auteurs « maison »… et auteurs et revues semblent se fichent royalement de ce qu’il se passe et ce qu’il s’écrit AILLEURS. Vous ne trouvez pas ça bizarre, chiant ? Au pire et à la longue, débilitant ?

Jacques Cauda : Si vous saviez tout ce que je lis, en dehors de mes consanguins !

David Laurençon : Vous lisez quoi, en ce moment ?

Jacques Cauda : Je lis Jean-Michel Rabaté, Étant donnés : 1. L’art, 2. Le crime – La modernité comme scène de crime… Il y est question d’Ellroy. De Poe qui a dit que le thème le plus poétique qui soit c’est le meurtre d’une jeune femme. Ah, vivent les poètes-féminicides !

David Laurençon : Eh eh.

Jacques Cauda : …Et en regard, le fac-similé édité par l’historien Bruno Fuligni du Journal des assassins, qui a paru en 1884. Dix numéros. On peut y lire des conseils pour détrousser le bourgeois ou assassiner un voisin trop gênant. Articles signés de (fausses) personnalités comme le pauvre Hugo ! Vous y trouverez même un brevet d’assassin décerné aux meilleurs lecteurs, si ça vous branche ?…

David Laurençon : Non pas trop, bien vrai, merci… Vous avez mentionné « Ellroy ». Je suis justement en train de lire le dernier James Ellroy, La Tempête qui vient… Un type « controversé », comme on dit… Ça me fait penser, je ne sais pas pourquoi, à un truc qu’il a dit, au cours d’un interview, que j’ai trouvé superbe : on lui demande ce qu’il pense du monde d’aujourd’hui, il répond : « je n’ai pas la télé et ça ne m’intéresse pas. Pas de temps à perdre : j’ai 72 ans et encore 6 romans importants à écrire. »
« J’ai 72 ans et encore 6 romans importants à écrire » : superbement cool.

Jacques Cauda : Je suis d’accord avec Ellroy. J’ai la télé, mais je ne regarde jamais un seul J.T., (je suis câblé, ce qui veut dire : une quinzaine de chaînes de cinéma que je suis ou non, selon ce qu’elles proposent), je ne lis pas le journal, j’écoute la radio seulement le matin, France Culture, entre 7h et 9h. Mais, je vais cesser car c’est devenu nul ! Quasiment jamais d’écrivains, peintres (je dis bien peintres car on y parle parfois des tocards de l’art contemporain, l’art comptant pour rien) jamais de musiciens invités…que des guignols du monde économique ou social…

Mais à la différence d’Ellroy qui avance ses 72 ans comme argument à son indifférence,

David Laurençon : Ce n’est pas un argument, c’est juste qu’il dit…

Jacques Cauda : Vous avez raison. J’avais mis en place ces dispositions dès mon plus jeune âge. Au lycée, j’étais à la tête d’un groupe, le G.A.T. groupe d’action terroriste… hi hi hi… nous (5 à 6 individus) terrorisions tout le monde, nous nous réclamions de l’ultra gauche, Debord, le situationnisme, etc… mais j’allais jouer au baby-foot le midi avec des mecs de G.U.D… des fachos ! C’était drôle ! Et très mal vu, par tous les bien-pensants… j’étais détesté. Puis renvoyé du lycée (sauf en philo, car nous nous aimions, la prof et moi) pour y avoir introduit des anciens taulards qui avaient poursuivi les filles, détruit le réfectoire, tabassé le proviseur… J’ai toujours aimé fréquenter les voyous… moi-même.

À ce propos, Jean-Pierre Melville, le cinéaste, qui fut aussi un très grand résistant, allait bouffer, après-guerre, avec d’anciens Waffen-SS…. Ça a fait jaser !

David Laurençon : Ouais…

Jacques Cauda : Et je lis les tapuscrits que je reçois pour la collection que je dirige chez Z4 éditions/Daniel ZivLa Bleu Turquin. Le programme : Le bel Azuré Turquin se fait par le moyen de l’argent brûlé avec du soufre. Roman, nouvelle, récit. Et rien d’autre. Rimbaud : La chambre est ouverte au ciel bleu-turquin… Ligne générale : Éros & autres Fantaisies. Format : 10,80 cm x 17,48cm sur papier blanc comme foutre.

David Laurençon : Ah.
Vous travaillez pour Z4 Editions ? Ça, c’est drôle.

Jacques Cauda : Pourquoi « drôle » ?

David Laurençon : À la louche, des dizaines d’auteurs à qui j’ai « renoncé » pour Crispation éditions se sont retrouvés quelques semaines plus tard publiés ailleurs – Z4 notamment ; un peu moins d’une douzaines publient régulièrement dans les revues que vous venez de citer… J’ai un nom en tête, Le Bruit qu’on entend dans les caves, de Philippe Azar : j’avais beaucoup aimé le manuscrit et je n’ai pas pu le « prendre » faute de moyens financiers, parce qu’il n’y a pas que l’impression du livre, il y a aussi la communication, il faut bien avoir les moyens de défendre le livre bref : j’ai été heureux qu’il trouve très vite un éditeur. Z4, donc… Et, en fin, de compte ce qui est important, c’est que l’auteur trouve… chaussure à son pied… J’en reviens à cette histoire de revues :
Est-ce qu’on peut penser que certaines de ces revues ne sont que des refuges pour auteurs refusés ? Certains ont même créé leurs propres structures pour être sûrs d’être publiés… Ce fantasme d’avoir son nom imprimé ! C’est quand même dingue.

Jacques Cauda : C’est l’un des salons des refusés, c’est ce que vous voulez dire ?

David Laurençon : Quelque chose comme ça, oui.

Jacques Cauda : Je ne sais pas. Pour ma part, j’ai fait un appel à textes. Et pour le moment, les auteurs écrivent spécifiquement pour la collection. Maintenant, tout le monde ou presque écrit aujourd’hui. Et internet a ouvert le jeu… Tant mieux !

David Laurençon : Tant mieux ? Sans rire, Jacques. Et attention, je ne parle pas de la collection que vous dirigez, mais d’une manière globale : tout le monde a toujours écrit, plus ou moins. Internet n’a pas fait en sorte que les gens se soient mis à écrire plus, mais à s’imaginer qu’ils sont des écrivains. Rien que ça. Des écrivains, parce qu’ils écrivent des trucs ? Ah ! Et cette culture hystérique du like et le POD [Print on Demand = Impression à la demande] … Doux Jésus. Je ne polémique pas avec vous, hein, on ne fait que bavarder.
Vous savez, j’ai été interviewé quelques fois, en tant qu’éditeur. Souvent il y avait cette question : « Pensez-vous qu’internet et le numérique nuisent aux livres, en général ». Je répondais : « Non. Internet, ce n’est pas la fin du livre, c’est juste la fin du SUBLIME en littérature ».

Jacques Cauda : Je pourrais vous répondre que le SUBLIME a été depuis belle lurette remplacé par l’Unheimlichkeit, l’inquiétante étrangeté…

David Laurençon : L’Inquiétante étrangeté, le machin de Freud ? Ah, bon. J’en étais resté à Boileau. À son Art Poétique, à son Traité du Sublime… Ce que je veux vous dire, ce que je pense, c’est que oui d’accord c’est vrai internet et les nouvelles techniques d’impression de livres ont donné la possibilité à plein de gens de sortir des bouquins, roman, nouvelles ou poèmes… Pourquoi pas, si chacun y trouve son compte. Mais faut pas charrier : une « pépite » noyée dans des trillards de publications, à quoi ça rime ? J’arrête là, je sens bien que je m’emballe. Le point sur Daniel Ziv/Z4 éditions, je vous prie ?

Jacques Cauda : Chez Daniel Ziv/ Z4 éditions, les livres sont imprimés. Il y a 3 collections, de la poésie « Les 4 saisons » dirigée par Pierre Lepère. Des essais « La diagonale des écrivains » dirigée par Philippe Thireau. Là encore, Pierre comme Philippe reçoivent des textes qui ne sont pas des laissés pour compte mais des textes forts, brillants. La troisième collection, c’est la mienne. Et Daniel Ziv édite les textes qu’il a envie de voir éditer. Envie de lire. Donc quatre axes de publication. C’est très riche. Ouvert. C’est une jeune maison dont le catalogue commence à faire parler de lui.

“Jacques La Queue dont l’atelier est situé sur une ancienne propriété de la famille Sade”

David Laurençon : D’accord. Vous connaissez Philippe Sarr ?

Jacques Cauda : Oui, nous avons des biographies croisées ! Parce que nous fréquentons les mêmes mauvais lieux !

David Laurençon : Ah, oui, forcément ça rapproche… J’ai publié son roman Les Chairs utopiques. Il m’a un jour demandé ce que je pensais de ces « nouveaux » éditeurs, il a notamment été question de Z4. J’ai lui ai répondu « Bof, j’en sais rien, j’ai l’impression qu’ils publient à tour de bras, comment est-ce qu’on peut sortir autant de titres sans se perdre quelque part ? Re-bof ». Eh bien, Jacques, à présent, vous m’avez convaincu, et le cas échéant je peux orienter chez vous les bons auteurs dont je croise la route…
Dites-moi, je prendrai bien un verre de… Heu… Badoit rouge ? Ou autre chose si vous avez. Tout ça m’a donné soif.

Jacques Cauda : Pour vous, je vais ouvrir une bouteille de Vertigo, oui, comme le film d’Hitchcock, côtes de Roussillon de la maison Mas Amiel. Un délice. Ou bien un verre de Glengoyne, si vous préférez ? En gaëlique ça signifie « vallée des oies sauvages », vieilli en fût de de Xérès, etc… Moi, ce sera Badoit rouge…

David Laurençon : Whisky. Non, vin rouge. J’adore le whisky. Si je m’y mets là maintenant, je vous assure qu’on n’est pas sorti de l’auberge. Un petit verre de vin rouge, Jacques, s’il vous plaît.

[Très courte pause]

Quelques mots à propos de votre peinture, à présent. Vous lancez dans les années 2000 le mouvement dit « surfiguratif ». Vous dites : « Surfigurer, c’est prendre pour objet des sensations dont la source n’est plus le réel mais sa représentation rétinienne. Le monde est devenu une image et le peindre, c’est réécrire cette image ». Bon. Dans les faits, vous peignez souvent des femmes à poil qui… Comment dire… se distinguent par une explosion de couleurs et une brutalité très-vive dans les postures…

Jacques Cauda : Oui, ça signifie que je m’appuie sur les photos de ces filles qui posent nues. Je ne peins pas sur le motif. Les filles posent. Séance photos. Et je me sers ensuite de ces photos comme modèles. C’est ça en gros le surfiguratif.
Le terme avait déjà été utilisé à propos du peintre vaudois Jean Viollier (1896-1985) mais c’est moi qui ai défini le surfiguratif au début des années 2000.
Dans ma jeunesse, j’avais flirté avec le free jazz et les théories de Guy Debord, comme je vous l’ai déjà dit, réfléchi sur le concept de figure en peinture, non plus dans sa déconstruction comme aurait pu le laisser supposer mes influences, mais dans sa reconstruction, à partir d’un Œil omnipotent : celui du photographe. « Aujourd’hui que le réel est dans un rapport de stricte égalité avec le visible, écrivais-je alors dans mon livre manifeste Toute la lumière sur la figure, la peinture ne saurait avoir d’autre objet que le déjà-vu et d’autre définition que surfigurative ». Autrement dit : l’image du réel est le seul modèle possible pour la peinture figurative et non plus le réel lui-même.
La première exposition surfigurative a lieu à Paris, à l’automne 2000 en présence du peintre Erro et du performeur Kader Attia. Elle s’intitule « Toutes les femmes aiment reposer nues ». J’y présente des nus déjà photographiés puis revus par la peinture, et, dans le cercle élargi du déjà vu, une « relecture » des œuvres de Nicolas Poussin.

David Laurençon : S’agit-il d’un réel Mouvement, dans lequel vous auriez entraîné d’autres artistes (par définition, « mouvement » etc.), ou, plutôt, plus simplement et tout aussi valable et fort, d’un STYLE nouveau… une idée nouvelle et flambant-neuve.

Jacques Cauda : Ça fonctionne comme fonctionnait L’église métropolitaine d’art de Jésus-conducteur. Oui ? Église fondée par Érik Satie, qui avait aussi constitué dans son appartement d’Arcueil une bibliothèque d’étrons emballés dans une feuille de journal après chaque défécation et rangés soigneusement.

David Laurençon : Quel intérêt, franchement ? Je vous assure que je suis ouvert à toutes les formes d’art, même les plus improbables… Néanmoins, beaucoup de choses ne me convainc pas… D’où l’intérêt de bavarder avec vous : votre enthousiasme qui semble indéfectible pour ce qui va de traviole.

Jacques Cauda : De quoi parlez-vous ? Il n’est pas question d’art quand Satie chie dans des journaux ! Rien à voir avec Manzoni et sa merde en conserve… Qui n’a rien à voir non plus avec l’art mais qui est regardé comme tel par certains…
« Traviole », dites-vous. Le mot me convient. Oblique. Baroque. Vous connaissez la phrase attribuée à Ponge qui ne serait pas de Ponge : « Le classique, c’est la corde la plus tendue du baroque ! » Comilédie : livre de traviole. Profession de foi : livre classique, écrit à l’imparfait du subjonctif. Et celui qui vient, Moby Dark, roman d’espionnage transformé, surfiguré, en roman métaphysique ! Donc baroque ! Noir terrifiant et noir d’humour noir ! Picasso a écrit : le désir attrapé par la queue ! J’ai suivi ce titre au pied de la lettre ! Et j’ai joué avec ma queue attrapée par le désir… jusqu’au bout du bout du bout avec Jacques Cauda ! Vous savez que cauda ça signifie la queue en latin. Ha ha ha ! Jacques La Queue dont l’atelier est situé sur une ancienne propriété de la famille Sade. Je suis programmé. Tout le quartier est placé sous le signe du crime, de la prostitution, du sang. Casque d’or, pute et reine des Apaches, rayonnait ici. Redoutables, ces Apaches. Le quartier était quasiment interdit aux flics. Et le soir les bandes gagnaient le centre-ville pour dévaliser et occire le bourgeois. Ce sera le titre de mon prochain livre : Apache ! Moins rayonnant, le crime d’état personnifié par Fouquier-Tinville qui avait une maison à quelques encablures. Et je n’oublie pas La Commune. Sous les pavés de la rue Saint-Blaise, non pas la plage, mais des dizaines de communards, abattus, liquidés. Armand Gatti en a fait une pièce de théâtre Les treize soleils de la rue Saint-Blaise : Treize visions du monde qui vont s’affronter le long de cette rue, de la Commune jusqu’à nos jours.

David Laurençon : Jacques Cauda, un vrai passionné et féru de tout ce qui fiche la pagaille ?

Jacques Cauda : On m’appelle : BOÎTE D’INCENDIE !
Il faut enlever le O pour que ça prenne tout son sens. C’est construit comme La Boîte-en-Valise de Marcel Duchamp. Kiss !

Cauda Prouvost Conversation
Jacques Cauda /
crédit photo : Elisabeth Prouvost

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