OPÉRA


MATS EK À L’OPÉRA GARNIER

CARMEN / AN ANOTHER PLACE / BOLÉRO

Appréciation de David Laurençon

Il faut aller faire un tour à l’Opéra Garnier, voir et entendre quelque chose de beau. Le programme de cette saison est, comme souvent, impeccable. J’avais des préférences (Rossini j’adore, volume maximum), mais il n’y avait plus de place.
Tapotant, parcourant et re-parcourant le programme, je vois qu’il y a un ballet (chorégraphie : Mats Ek). Mats Ek, Je ne le connais pas. Ni en noir, ni en blanc. Et les ballets, c’est pour les filles.
Cependant le topo est plaisant. Mats Ek, dit-on, a une vision de la danse pas banale. Peu “conventionnelle”… Ceci dit, n’y connaissant rien de rien à la danse contemporaine (ni à la classique d’ailleurs), pour moi rien ne pourra être banal ou conventionnel. Bien. En gros : Mats Ek invente et créé des chorégraphies modernes, sur des musiques classiques et, même ne sachant pas danser : je retombe sur mes pieds : le spectacle proposé contient des chorégraphies sur le Carmen de Bizet ! Sur le Boléro de Ravel !
(Entre les deux, il y a quelque chose sur du Liszt, une Sonate, mais le piano de Liszt m’endort et m’ennuie et me déprime alors je fais comme si je ne l’avais pas vu au programme. Juste, Carmen & le Boléro).

Je m’habille (nous nous habillons, je ne suis pas seul).


Il n’y a pas de points faibles, à l’Opéra Garnier. A la rigueur, je pourrais me plaindre de ce que les sièges ne sont pas supérieurement confortables. Pas dans les loges du 2ème, en tout cas. Ailleurs, je ne sais pas. Je suppose que les fauteuils sont ok. Ici, le remonte-pieds est bien, certes, il n’empêche que l’assise m’a un peu chagriné le dos, entre la deuxième et la troisième lombaire, quelque chose comme ça… Bougre d’idiot qui fait sa chochotte pour une pécadille !
Les sièges sont parfaits ! Et tout est beau au Palais Garnier !

Points forts remarquables : La coupe de Taittinger brut blanc est à seulement 13 € (du coup j’en ai pris deux fois deux, nous étions deux. Je l’ai dit déjà, je le redis).
Points forts de ce théâtre, de ce palais… Splendide. Parfaitement splendide. Les photos et cartes postales existent par dizaines de mille. Intérieurs, extérieurs, historiques & entrailles & escaliers fabuleux. Architectures & décors. Pour en savoir plus, tapez « opera garnier », puis [enter]. Il y a aussi des films et des documentaires et toute une mythologie et fantasmagorie !

Points forts, sur place : bon sang, c’est superbe et grandiose. Quasiment innénarrable. C’est un autre monde, c’est un autre UNIVERS et continuez de lire, chers fidèles ou infidèles lecteurs d’amuse-bec.com : je n’ai pas fini.
Il y a l’architecture, donc, évidemment.
Et il y a le public !
Le public, c’est une foule qui floute positivement, luxueusement le décor. Le public, c’est une vie (des milliers de vies) qui confusionne tout le visuel et ce, à chaque étage, partout, dans tous ces couloirs qui s’entrelacent, derrière toutes ces merveilleuses balustrades.
Alcôves, couloirs, escaliers, balustrades : sans tous ces hommes et toutes ces femmes qui évoluent, eh bien, je ne sais pas. Un simple et joli musée ?

Ce lundi 9 mai, pour le spectacle de Mats Ek, l’Opéra Garnier était blindé de monde. Stupéfiant. Proprement stupéfiant. La pierre se confondait avec la chair et les habits et la chair s’étalaient joliment sur la pierre et les fresques Elle les éclaboussait d’une autre sorte de beauté, pour ainsi dire.


A présent, entrons dans le spectacle et dans l’art.

BIZET (CARMEN)

La chorégraphie est impeccable de nervosité et d’énergie. Ça va vite, même quand Bizet est un peu molasse. Bravo à Mats Ek, bravo aux danseurs, mille fois bravo.
A un point que j’ai failli verser ma larme, quand la farouche (et difficile et… heu… dure à cuire ?) Carmen meurt.


LISZT (AN ANOTHER PLACE)

Liszt m’ennuie. Son piano, je le trouve chiant. Et puis je n’ai rien compris à la danse qui se dansait là – un couple, on ne sait pas trop s’ils s’engueulent ou s’ils s’aiment en se chamaillant & autres suppositions du même tonneau – en tout cas, encore une fois : nervosité et énergie et de drôles de choses de passent, pendant cette Sonate : d’élégants machinistes se baladent sur la scène, installent et désinstallent.
Il y a une baignoire (une grande bassine ?), maintenant, sur la scène.
Je soupçonne Mats Ek d’être très-malin :


RAVEL

Fondu-enchaîné. Des danseurs surgissent et s’échauffent, pendant ce temps qu’un type, vêtu de blanc à la mode coloniale de je ne pas où ni quelle époque, fait des allers-retours entre les coulisses et la baignoire, avec un seau d’eau, et il remplit la bassine-baignoire. Pendant un long moment, les yeux vont des danseurs au porteur d’eau et vice-versa.

Suspens, suspens…

La musique du boléro a commencé, elle emporte déjà l’oreille, et le porteur d’eau continue de porter des seaux d’eau, il passe à travers les danseurs, il les regarde, blasé. Lui, a une tâche à accomplir, autre que celle de “faire des exercices”. Eux, font les marioles : ils dansent et s’agitent.
La musique prend de l’ampleur et plus la musique prend de l’ampleur, plus le schisme danseur/porteur d’eau s’esthétise. Une narration pointe son nez :
Les danseurs se jouent de lui : ils lui mettent le seau sur la tête, ils lui chipent le seau des mains, ils se moquent de lui etc.
Écoutez, entendez donc le Boléro, pendant que tout ceci se passe. Et s’amplifie. Entendez que ce tube, le boléro de Ravel, est symphonique. Ce n’est pas de la gnognotte.

Dernières notes, puis dernière note, finale : le porteur d’eau se jette dans sa propre piscine. Rideau.
Hourras dans le public et tonnerre d’applaudissements.
Plus de deux heures de danse, de musique et peintures et de tableaux et d’atmosphères vibrantes.

Les artistes de l’Opéra (toutes les salles d’Opéra) proposent un autre univers, un autre monde. Chapeau-bas et merci pour le voyage.
Tous les arts.
Il y a aussi, par exemple, la littérature et des livres comme ça : à la lecture de quelques pages, on relève la tête et on a du mal à comprendre pourquoi la laideur du monde.
Et puis ça passe. Pas le choix

Il faut montrer aux gens ce qui est beau, pour qu’ils y prennent goût.

Sacha Guitry

On peut penser ce qu’on veut de Guitry (moi j’en pense beaucoup de bien), ses petites phrases couillonnes et très parisiennes sont riches de sens et si l’on s’y attardait sérieusement deux, trois minutes ou heures : le monde s’en trouverait un chouilla meilleur, je crois.

S’étant immergé dans une œuvre d’art, un vaurien ne ressort pas vaurien. Il garde ce je-ne-sais-quoi de coquin et in-quiétant (grâce à Dieu), mais il s’en trouve… meilleur, un peu.

Par David Laurençon,


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